Le départ en direct de Nicolas Hulot ou l’éloge de la maïeutique
Nicolas Sadoul, Odacio consultant
19 Septembre 2018

Mardi 28 août dernier, en direct sur France Inter, le Ministre d’Etat de la transition énergétique et solidaire a annoncé, et contre toute attente, sa démission du gouvernement. A la fois interview radiophonique et télévisuelle (en direct sur le site de la radio publique), l’observation et l’analyse détaillée de ce questionnement ont confirmé mon intuition ressentie lors de cet improbable événement : les journalistes ont conduit et permis à Nicolas Hulot de se défaire d’une situation de souffrance à la fois psychique et émotionnelle.

Au delà des raisons politiciennes qui l’ont conduit à cette décision, nous avons assisté à la verbalisation d’une décision que le principal intéressé a affirmé avoir pris la veille au soir sans en avoir informé quiconque, ni le PDR et le PM.  Pas même son épouse. Puis, a t’il avoué à ses interviewers après l’émission, il ne l’a décidé en fait, qu’après que l’émission n’ait débuté.

Voilà une situation bien intéressante, fascinante même, pour les professionnels de l’écoute active et du questionnement que sont les coachs professionnels. J’ai la conviction que ce sont les questions des journalistes, plutôt respectueuses et bienveillantes, qui, conduisant Nicolas Hulot à reformuler, à haute et intelligible voix, la situation désastreuse de la planète, les conséquences des dérèglements du climat, et le constat affirmé de son impuissance, qui l’ont conduit à en tirer les conséquences hic et nunc.

Ayant écouté in vivo l’interview de Nicolas Hulot, j’ai perçu sans doute comme beaucoup d’autres, la lente montée de son émotion, des tensions palpables qui dépassaient largement l’épiphénomène des cadeaux faits la veille au soir par le PDR aux chasseurs. Et, j’ai écouté cette annonce d’une décision « extraordinaire » au sens littéral du terme, comme un véritable accouchement, fruit d’un questionnement précis et bienveillant. Un véritable exercice de maïeutique.

Extraordinaire, d’abord parce qu’il s’agit d’une star de la communication, d’un expert de ce genre d’exercice. Si d’aucuns pourront dire que Nicolas Hulot n’est pas un politicien roué, et que cet épisode démontre qu’il n’est pas un professionnel averti, sans doute oublient-ils que c’est l’un des grands professionnels de la communication hexagonale. Animateur de TV (la célébrissime Ushuaia), producteur, réalisateur,  il est un expert avéré tant des espaces de communication directe (il en connaît les acteurs, les us et les coutumes), que de la gestion de son image, de son discours. Aucun spin doctor, aucun militant ou élu, ne penseraient dès lors que cette annonce, ait été improvisée et soit le résultat d’un tsunami émotionnel ? Aucun.e ? Pourtant, pour ma part, je crois vraiment que cette décision s’est imposée à lui au fil de l’entretien, comme incontournable.

Extraordinaire, aussi, parce que ce n’est pas l’habitus d’un homme politique de premier plan, Ministre d’Etat, de tirer les conséquences de ses contradictions, des tensions même douloureuses auxquelles il est soumis, en disant…la vérité en direct et en lâchant prise à la vue et à l’ouïe de tous. Hormis le départ de la vie politique de Lionel Jospin en 2002 fruit d’une décision solitaire, toutes les autres démissions ministérielles ont été soit commandées par l’impact d’une faute pénale (réelle ou présumée) des intéressé.e.s, soit pour servir une stratégie politique utile à ses artisans à un moment donné.

En lâchant prise de la sorte, Nicolas Hulot s’affranchit de toutes les règles protocolaires et usuelles du champ politique, sans doute bien involontairement.

Regardons en détails, les phases de cet accouchement.

Au début de l‘interview, Nicolas Hulot apparaît particulièrement tendu, impression sans doute renforcée par le fait qu’il n’est pas rasé. C’est les yeux rougis qu’il accueille la première question de Nicolas Demorand (ND):

(ND) (…) Sur le sujet tout a été dit, mais le film catastrophe est là sous nos yeux, on est en train d’y assister ; est ce que vous pouvez m’expliquer pourquoi, rationnellement, ce n’est pas la mobilisation générale contre ces phénomènes et pour le climat ?
Et la réponse du Ministre est claire :

 

(NH) Je vous donnerais une réponse qui est très brève : Non

(ND) …C’est impossible à expliquer ?

(NH) Non (il lève les yeux au ciel, il bouge sur sa chaise), je ne comprends pas que nous assistions, globalement, les uns et les autres, à la gestation d’une tragédie bien annoncée dans une forme d’indifférence…

Et là, il commence à lister, à reformuler les maux effroyables qui touchent la planète et l’humanité : et petit à petit, on sent bien que son émotion devient de plus en plus forte (1’35) et même (à 1’56), les premiers chevrotements de sa voix, avec des yeux en plus rougis quand il dit : 

 

(NH)  (…) ce sujet est toujours relégué dans les dernières des priorités.
Léa Salamé (LS) relance le Ministre, en faisant un focus sur son action dans le gouvernement, alors que jusque là Nicolas Hulot déployait le constat impitoyable et dramatique en mode méta (la planète en général, la communauté internationale, la conférence de Paris…) :

 

(LS) Il y a l’apathie de la communauté internationale Nicolas Hulot, et puis il y a le gouvernement auquel vous appartenez (…) pas un mot (dans le prochain budget) sur l’écologie dans toute son interview (celui de Bruno Lemaire quelques jours auparavant) ; est ce que vous avez le sentiment après une année, disons, ambivalente quant à l’urgence écologique, que la détermination est plus grande pour cet An II de la Macronie, ou on en restera encore aux belles paroles ? (2’27’’)

Et pendant que LS pose cette la question, Nicolas Hulot prend plusieurs inspirations, son œil droit (à gauche pour les spectateurs) cligne de manière fréquente, accompagné d’un rictus, ses yeux balayant en haut, réalisant un ping-pong incessant de droite à gauche, et stoppant vers le fin de la question en bas à gauche (à droite pour les spectateurs).

 

Il entame une réponse justificatrice, mais concède assez rapidement :

 

(NH) (…) et contrairement à ce que l’on dit la France en fait beaucoup plus que bien d’autres pays , mais ne me faites pas dire qu’elle en fait assez !
Et l’on entend distinctement son émotion lui blanchir la voix (2’38 à 2’40’’)

Mais, ne lutte t’il pas déjà contre sa propre conviction, et pourtant il réaffirme (à 3’46’’) :

 

(NH) Moi je demeure à la manœuvre dans ce gouvernement, à la manoeuvre d’une transformation sociétale et culturelle, mais je suis tout seul à la manoeuvre (3’50’’)

(LS et NS) …et vous êtes tout seul à la manœuvre ?

(NH)…oui…

(LS) et vous êtes tout seul dans ce gouvernement ?

Les journalistes, en fins techniciens, le confinent dans sa solitude, insistent l’obligeant à reformuler.

Il développe alors sur sa solitude dans le gouvernement, comme une forme de conscientisation, et cela monte crescendo :

(NH) Mais au quotidien, qui j’ai pour me défendre ? Est ce que j’ai une société structurée qui descend dans la rue pour défendre la biodiversité ? Est ce que j’ai une formation politique ? Est ce que j’ai une Union Nationale sur un enjeu qui engage l’avenir de l’humanité et de nos propres enfants ? Est ce que les grandes formations politiques et d’opposition sont capables à un moment ou à un autre de se hisser au dessus de la mêlée pour se rejoindre sur l’essentiel ? Est ce que la responsabilité c’est simplement la responsabilité du gouvernement ?
Et là, après une série de questionnements sur des justifications extérieures qui expliquent sa situation de faiblesse dans les rapports de force gouvernementaux, il bascule dans SA responsabilité directe, et livre son analyse en phase avec ses convictions profondes, ses valeurs :
(NH) Est ce que c’est simplement la mienne ? (4’45’’) parce que moi mes choix…euh…toutes les contradictions de notre société…simplement parce que nous poursuivons des objectifs qui sont totalement contradictoires et incompatibles, la vérité elle est celle-là ; alors, nous faisons des petits pas, et la France en fait beaucoup plus que d’autres pays mais (5’05’’) est ce que les petits pas suffisent à endiguer, à inverser et même à s’adapter parce que nous avons basculé dans la tragédie climatique …et ben… la réponse elle est non (5’16’’)

(ND) Est ce que vous restez dans ce gouvernement de ce fait là (5’41’’) ? On entend ce matin que …

(LS) …la tristesse…

(ND) La tristesse et…même plus la colère Nicolas Hulot… ?

Il reformule à haute et intelligible voix, pour ses auditeurs comme pour lui-même,  une contradiction douloureuse, celle vécue entre les valeurs fondamentales, les convictions et la lucidité de ne pas agir, selon lui, de manière suffisamment efficace. Cette situation de dissonance cognitive devient intenable

La journaliste nomme l’émotion qui l’étreint à ce moment là, précis, paroxystique de sa démonstration : la tristesse. Il a laissé poindre ses émotions, il les a exprimées et en les exprimant, il s’oblige à révéler ce qu’il veut vraiment faire en verbalisant son départ. Et à 5’53’’

(NH) Je vais prendre pour la 1ère fois la décision la plus difficile de ma vie …

(silence, rictus d’une émotion forte, proche des larmes ce qui sera son état pendant de longues minutes)

(…) Je ne veux plus me mentir (respiration, maitrise, silence), je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur sur ces enjeux là (6’10’’), et donc je prends la décision de quitter le gouvernement,

(ND) Aujourd’hui ?

(NH) Oui, aujourd’hui, (6’12’’)

(LS) Vous êtes sérieux ?

(NH) Oui, je suis sérieux

(…) C’est la décision la plus douloureuse (6’24’’)

NH est au bord des larmes, il déglutit. Puis plus tard :
(NH) Je m’excuse auprès de ce gouvernement auquel je fais une mauvaise manière, mais je me surprends tous les jours à me résigner, tous les jours à m’accommoder des petits pas, alors que la situation universelle au moment où la planète devient une étuve mérite qu’on se retrouve et qu’on change d’échelle, on change de scope, qu’on change de paradigme.

Et c’est donc une décision qui était un véritable dilemme entre, soit m’accommoder des petits pas, en sachant que si je m’en vais je crains que cela soit pire, soit rester mais donner ce sentiment que par ma seule présence, nous nous mettons en France et en Europe, dans une situation d’être à la hauteur sur le pire défi que l’humanité n’a jamais rencontré, et je décide de prendre cette décision, (silence, émotion, silence) qui est une décision de responsabilité et d’honnêteté

C’est une accumulation de déceptions…Mais c’est surtout parce que je n’y crois plus (10’24’’), pas en l’état.

C’est bien à l’expression entre la tension sur les valeurs propres de l’individu, ses convictions et son agir qu’il nous a été donné d’assister. Sentir, ressentir même, cette tension maximale (pour qui fait preuve d’empathie) entre ce qu’il s’entend dire, l’émotion que cela suscite chez lui et ce qu’il pense sincèrement. Il formule en direct l’inattendu argumentaire qui le conduit non pas malgré lui, mais en plein accord avec ses pensées profondes, ses émotions ressenties et son constat d’impuissance (momentané et relatif pour un observateur bienveillant) ce qui était insupportable pour lui.

Il ne m’appartient pas dans ce bref article, de porter un jugement sur la pertinence politique de cette décision. En revanche, en tant que coach professionnel dont l’une des missions fondamentales est de permettre à toute personne accompagnée, d’exprimer au mieux de ses besoins, ce qui est le mieux pour lui-même, cet épisode m’a semblé transcender les exercices convenus des entretiens médiatiques classiques, ou des ersatz de dialogue que la téléréalité tente d’imposer dans les émissions poubelles. Plus qu’un grand moment de radio et d’un événement politique à durée limitée, cette interview a montré comment un honnête homme est arrivé, interrogé avec délicatesse et empathie par des professionnel.le.s aguerri.e.s,  à exprimer par le langage et par ses émotions une situation douloureuse, et de prendre une décision audacieuse. Ni fuite, ni démission, nous avons assisté à un accouchement. Nicolas Sadoul

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